LES MOTS N’ONT PAS LE SENS QU’ILS ONT AU DICTIONNAIRE …

LES MOTS N’ONT PAS LE SENS QU’ILS ONT AU DICTIONNAIRE …

LES MOTS N’ONT PAS LE SENS QU’ILS ONT AU DICTIONNAIRE …

 

 

C’est le constat que j’ai pu faire tout au long de l’accompagnement des jeunes. Mais
c’est également une réalité pour le monde adulte.

« Je ne sais pas »

La fréquence des réponses des adolescents à une question que je leur pose
m’interpelle : Je ne sais pas. Ils sont souvent étonnés par les questions qui leur sont
posées à l’école. Non qu’ils se sentent agressés, mais parce qu’ils n’ont jamais
réfléchi sur le sens des mots. Ils n’ont pas de mots pour répondre. Donc, ils
répondent : Je ne sais pas !

Ils ne savent pas, ou alors ils n’osent p as mettre de mots, de peur de de se tromper
ou d’être jugés. En famille ou à l’école, on n’apprend pas à mettre des mots sur ce
que nous vivons, pensons, voulons. Il est nécessaire de leur apprendre qu’ils sont
capables de nommer, identifier les objets du quotidien, les sentiments qui les
habitent, les peurs qui les envahissent, les talents, savoirs et savoir-faire qui sont les
leurs, les doutes et les limitent qui les troublent. C’est une des priorités que Repères
asbl poursuit.

La vie que nous menons est codifiée

Il faut que chacun réapprenne à lire et à écrire sa propre réalité, dans son
environnement, dans son rapport concret, particulier, avec la réalité ainsi codifiée.
Nous sommes tous des apprentis.

Un signe évident de cette affirmation est la fluctuation de notre langage en fonction
de la personne avec laquelle nous sommes en présence. Je ne parle pas de la
même façon avec tel copain ou avec tel professeur, tel autre adulte. Et en plus, je
n’aborde pas les mêmes sujets non plus.

Le sens des mots

Les mots n’ont d’autre sens que le sens qu’ils ont pour moi, selon mon histoire
personnelle, ma culture, mon éducation, mon rapport au monde, le contexte dans
lequel je me trouve.

Quand les jeunes débarquent pour un stage, une formation concernant leur métier
d’étudiant, ils arrivent avec le vocabulaire acquis à l’école. Je ne parle pas du
vocabulaire lié à l’apprentissage, à leur formation. Non, j’évoque le vocabulaire qui
désigne ce que l’être humain voit, comprend, ressent.

L’étudiant a assimilé un code verbal à l’école et en famille

Quelques exemples de ce phénomène touchant la vie scolaire : adulte = prof qui
donne cours ; rencontre de travail = cours ; défi = devoir ; échec = frustration plutôt
qu’occasion de comprendre ce que je dois changer …
Dans la vie quotidienne, si je veux boire une tasse de café, je sois d’abord connaître
le mot « tasse », reconnaître l’objet. Je dois d’abord nommer les choses avant d’en
utiliser le concept et dire en quoi il me concerne.

Notre accompagnement avec les jeunes doit être attentif à ce fait et incessamment
les mettre en situation pour qu’ils se disent, se racontent. Quand ils posent une
question, renvoyons-les à leur savoir, invitons-les à partager la question avec les
autres.

Les mots-clés de la formation, en général, et de l’école en particulier sont
intéressants. Ainsi, par exemple, le mot « comprendre » signifie « prendre avec soi ».
Le mot « connaître », si je le décortique, me dit « naître avec ».

Voilà deux mots simples mais dont les résonnances sont considérables dans le
travail des apprenants. « Connaître », n’a rien à voir avec le «répéter par cœur » ;
« comprendre » n’est pas simplement avoir relu une matière mais « être capable de
mettre des mots pour expliquer ce que j’ai compris ».

Il faut absolument (ré)apprendre aux jeunes à mettre des mots sur ce qu’ils vivent,
veulent, désirent, pensent, craignent, espèrent … Il faut éclairer le sens que ces mots
ont pour chacun d’eux pour élargir leur perception du monde à travers les mots de
leur quotidien.

Ainsi, le mot mathématique pour l’élève souffrant par rapport à cette matière
d’incompétence apprise, ne peut entendre dans ce mot que frustration échec,
humiliation …

L’exemple de Cédric

La situation de Cédric, un garçon de douze ans, illustre bien le propos. Jusqu’alors il
n’avait aucun problème avec les calculs. Subitement, il est devenu incapable de
réussir les soustractions et les divisions. Son instituteur, lui a proposé de le soutenir
en lui donnant des exercices de rattrapages à réaliser pendant les récréations, et
aussi des exercices complémentaires à résoudre à la maison avec sa maman. Après
un trimestre à ce rythme, la maman et l’enseignant constatent que la situation reste
bloquée.

C’est alors que la maman est venue me trouver. J’ai proposé d’accompagner Cédric
en proposant des activités ludiques et d’expressions. Cédric s’est révélé brillant, plein
de ressources. Jamais, sauf à l’occasion de jeux de raisonnements, les
mathématiques n’apparaissaient pas nommément.

Le drill forcené des mathématiques auquel il était soumis bloquait davantage Cédric.
J’ai proposé que l’on arrête cette aide, conscient que le problème n’avait rien de
mathématique. J’ai demandé à la maman s’il y avait eu un bouleversement dans la
famille. Elle m’a précisé qu’il y avait trois mois que son père avait quitté la maison
familiale.

J’ai invité la maman à prendre contact avec un psychologue, j’ai poursuivi le travail
entamé avec Cédric en me concentrant sur les méthodes de travail et sur la
concentration toujours en mode ludique.

Après quelques semaines d’entretien avec la psychologue, Cédric m’a dit
spontanément lors d’une de nos rencontres : Tu sais pourquoi je me trompais dans
les soustractions et les divisions ? Non, ai-je répondu. Il a continué : mon père a
quitté la maison.

A partir ce moment-là, il a retrouvé sa joie de vivre. Il parvenait à mettre des mots à
lui pour dire ses maux.

Les mots soustraction ou division, il les avait codés en les assimilant au départ de
son père. Il était bloqué face aux opérations mathématiques consistant à diviser ou
soustraire. L’amour des parents était divisé, son père lui avait soustrait son amour.

Une expérience vécue en formation avec des animateurs

Il y a quelques années, je travaillais avec des adultes en formation d’animateur, cette
expérience montre bien que le vocabulaire n’a pas le sens donné au dictionnaire.
L’exercice consistait pour chacun des participants à définir le mot « chaise ». Chacun
devait écrire sa définition du mot, puis l’expliquait aux autres qui pouvaient réagir en
posant des questions, en manifestant leur accord ou désaccord avec la justesse de
la définition.

A mesure où l’exercice avançait, une tension s’est installée dans le groupe,
débordant même sur une agressivité mutuelle qui aurait pu quitter la violence verbale
pour devenir physique.

Nous avons analysé ensemble les phénomènes qui se déroulaient en cours
d’exercice. Il en est ressorti que lorsque je parle d’une chaise, je ne parle pas de
« la » chaise en tant qu’objet, mais de « ma » chaise avec toutes ses caractéristiques
et l’importance qu’elle a pour moi dans mon environnement.

Pour les participants à la formation, cet exercice les invitait à réfléchir à leur propre
rapport au monde, aux personnes, aux choses de la vie. En même temps, ils
s’appropriaient les mots avec lesquels ils disaient la vie, dans le sens intime et
personnel qu’ils ont pour chacun d’eux.

Et pour conclure

Soyons attentifs au fait que les mots que nous utilisons n’ont pas le sens qu’ils ont
au dictionnaire, selon notre histoire personnelle et les blessures que nous gardons
en nous. Autre élément à tenir en compte, le rapport d’autorité qui est en jeu.
Il est utile de demander à nos enfants ou nos adolescents ce qu’ils veulent dire.
Confrontons les sens respectifs que nous mettons dans les mots et le sens qu’ils leur
attribuent.

Ainsi, pourrons-nous aider plus efficacement les enfants, les adolescents à l’éveil de
leurs propres valeurs, de leurs propres potentialités. Nous leur permettrons d’être les
meilleurs par rapport à leur propre réalité, à leurs propres capacités, et non pour
figurer au palmarès mais pour favoriser leurs capacités à se faire comprendre.
Une façon simple de protéger l’harmonie au sein de la famille.

Dans l’article prochain, je vous emmène au pays des mots de l’adolescence.

Merci pour votre fidélité.

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